Sans les semelles adhésives de sa combinaison thermoplastique, il n'eut pas été facile de se déplacer sur ce couloir incliné. Une dizaine de fluopoints plus loin, Gil pénétra dans une petite salle rectangulaire, apparemment sans aucune sortie. Seul un petit casier sur le mur opposé à l'entrée, éclairé par deux fluopoints latéraux s'y trouvait. Raisonnant par analogie, Gil plaça une de ses sources radioactives dans le casier, devant le cercle lumineux. Dix secondes plus tard, un bruit sourd emplissait la salle, en provenance du couloir d'accès. Sans doute était-ce l'eau qui coulait à nouveau vers la cascade. Simultanément, une porte s'ouvrit dans le mur de gauche, puis une autre se ferma, venant obstruer le couloir d'accès d'où il venait.
Pas d'hésitation donc possible, il devait continuer. Le rad-mètre indiquait 2 m.r. C'était déjà plus qu'au niveau de la cascade, mais c'était seulement le dixième du seuil permis. Pas de crainte donc à avoir de ce côté-là. Cette, porte donnait sur une salle de plus vastes dimensions, dont la paroi frontale, en arc de cercle, était entièrement transparente.
Elle offrait un panorama exceptionnel : le bâtiment de dimension assez importante où Gil se trouvait, était situé au bord d'un petit lac naturel bordé à droite et gauche par des parois rocheuses abruptes qui se rejoignaient pour former une voûte à une vingtaine de mètres de la surface. De l'autre côté du lac par contre, on pourrait distinguer une paroi inclinée dont la couleur marron clair, indiquait la présence de glaise plutôt que de rocher. Aucun courant d'eau n'était visible sur les bords du lac. Celui ci devait donc être alimenté par un réseau immergé. Il devait servir de réservoir pour alimenter et réguler la cascade, pensa Gil.
Le bâtiment elliptique où il se trouvait, comportait une troisième salle, munie d'indicateurs. Ils affichaient apparemment en permanence la contamination de l'eau du lac et celle de la cascade, d'après les indications du synoptique mural. Les valeurs indiquées étant différentes, Gil put facilement conclure que le bâtiment servait à décontaminer les eaux du lac. Une, étude plus complète des différents cadrans, lui montra que cet ensemble de béton, de construction similaire à certains édifices de la Cité, réalisait aussi la décontamination de l'air avant son passage dans le réseau de Bruge.
Les matériaux de construction des bâtiments étaient les mêmes que ceux de la cité et les graduations des indicateurs muraux les mêmes que celles du rad-mètre. Robbie, lui-même aurait très bien pu réaliser cette station de traitement des fluides et peut-être avait-il des raisons valables pour ne pas en révéler l'existence. Rien dans la présence de cette station ne pouvait témoigner de l'existence d'une civilisation extérieure à la Bruge, conclut-il. Le mystère restait entier.
Un escalier circulaire menait dans un vaste hall, sous cette salle de contrôle, s'ouvrant sur le rivage du lac. A gauche de l'escalier, sur la paroi six boites métalliques bleues portaient l'inscription : « BOAT ». Un mot que Gill ne pu comprendre, mais dont il devina la signification en ouvrant une des boites.
Elle renfermait une embarcation auto-gonflable comme il en avait déjà utilisé dans la salle III, sur le ruisseau suffisamment large et profond à cet endroit. C'était dans cette salle qu'ils avaient tous eu l'occasion d'apprendre à nager, avec les bons conseils de Robbie, et ils y retournaient souvent pour s'y baigner. L'eau y était maintenue à température de 21 degrés, par des thermoponcts immergés, aussi était-il préférable de goûter là aux joies de la baignade, que partout ailleurs dans le ruisseau. Vingt minutes plus tard Gil avait examiné chaque détail de ce rivage cimenté large à peine d'une vingtaine de mètres. Aucune issue n'y était apparente.
Trois journées, c'était là le temps qu'il s'était donné pour résoudre ce mystère. Il devait durant cette période tout faire pour chercher s'il existait autre chose que la Bruge, un autre monde ou vivaient peut-être d'autres personnes que celles qu'il connaissait. Il rentrerait, ce délai passé à la cité, sachant peut-être enfin si ce songe d'enfance était un rêve ou une réalité. Puisque ce lac était la seule issue, il le traverserait. Au contact de l'eau, l'embarcation auto-gonflable, qui pliée se transportait facilement" commença à croitre en volume. Deux minutes plus tard, elle prenait la forme en V traditionnelle. En plus des deux pagaies habituelles, Gil découvrit deux fluopoints portatifs, avec réflecteur. Il les fixa aux anneaux de sa combinaison puis embarqua avec son matériel.
Bien que la traversée fut assez courte, elle lui parut durer une éternité tant il était pressé de savoir si la rive opposée lui offrirait le moyen de poursuivre, ou non, son exploration. Parvenu au milieu du lac, il eut une première crainte en se rendant compte que le rivage vers lequel il se dirigeait n'était pas éclairé, mais la présence de deux fluopoints à ses côtés le rassura. Si ceux-ci se trouvaient dans l'embarcation, c'est qu'ils avaient leur utilité. Le rivage où il accosta n'avait rien de commun avec celui qu'il avait quitté : c'était, sur toute la largeur, une paroi de glaise plus ou moins inclinée.
Gil débarqua son matériel à l'endroit où la pente était la plus faible puis retira l'embarcation, qui perdant contact avec l'eau du lac, se mit à diminuer de volume puis à reprendre sa forme d'origine. Jugeant celle-ci cependant trop encombrante, il la laissa sur le rivage avant de gravir la paroi. La pente avoisinant par endroit 45°, l'ascension ne fut pas très facile et Gil arriva, épuisé, une vingtaine de mètres plus haut sur une plateforme juste sous la voute. Il découvrit avec satisfaction que cette plateforme menait, par un passage assez étroit vers une petite salle naturelle. Une issue existait donc peut-être de ce côté-là. Une rapide inspection de la paroi, autour de lui, lui montra qu'il n'existait pas d'autre passage. Il allait s'engager dans cette étroite ouverture sous la voûte lorsqu'il resta le souffle coupé par l'émotion.
Là, devant lui, sur le sol se trouvait des traces de pas, imprimées dans la glaise, pourtant durcie à cet endroit. Les semelles de sa combinaison ne laissant aucune empreinte sur un sol si ferme ce n'était pas les siennes, il en était certain. Cela ne pouvait pas être non plus ses camarades, puisqu'aucun d'eux, n'était venu ici. Cette fois-ci, une seule solution :
QUELQU'UN D'AUTRE était passé par là avant lui !
C'est alors un immense soulagement qui gagna son esprit. Il avait maintenant devant lui la preuve qu'il espérait depuis si longtemps. Il existait donc d'autres êtres dans ce monde, et peut-être était-ce l'un d'entre eux qui était venu le soigner, il y a bien longtemps durant sa maladie. Gil se sentit très fier de sa découverte. Peut-être allait-il rencontrer ces étrangers dans une de ces prochaines salles ! Il se dit qu'il serait sans doute bien accueilli par ces derniers car ils reconnaitraient en lui celui qu'ils étaient venus soigner. Enfin il allait savoir !
Avant de continuer, Gil décida de faire une courte pause pour se restaurer d'un cube vert puis s'engagea dans l'étroite ouverture.
Le passage était assez bas, et la glaise était à cet endroit gorgée d'eau, aussi lorsqu'il atteignit la petite salle sa combinaison était couverte de boue. Gil sourit en pensant à ce qu'aurait dit Robbie, en le voyant ainsi.
Après quelques autres passages aussi délicats, Gil parvint sur le bord d'un puits. Impossible d'y descendre avec le peu d'équipement dont il disposait. Vers le haut, à quatre ou cinq mètres, se trouvait une plateforme de calcite. Cherchant à l'atteindre en escaladant la paroi de gauche, il découvrit d'autres traces de pas puis taillées dans le rocher, plusieurs petites marches. C'était donc le bon chemin. Ces empreintes dans la glaise durcie devaient être très anciennes et ce chemin ne doit pas être très fréquenté pour que ces traces soient restées intactes, pensa Gil.
La plateforme de calcite, par un passage entre deux concrétions, donnait sur un couloir naturel rempli au quart d'eau. Ce n'était pas là un problème pour Gil, équipé de sa combinaison étanche. Après une escalade entre quelques blocs de rochers, puis plusieurs mètres de ramping dans une chatière, il arriva enfin dans un couloir de 7 à 8 mètres de haut dont la largeur maximale, à sa hauteur, ne dépassait pas un mètre. Il se prolongeait, en bas, par une faille d'une bonne dizaine de centimètres de large.
S'appuyant le dos contre une paroi et les pieds sur la paroi opposée, Gil parvint petit à petit à progresser le long de ce couloir. A sa main droite, le fluopoint portatif qui l'éclairait le gênait quelque peu pour se tenir à la paroi. Comme il essayait de l'accrocher à sa combinaison, son pied gauche dérapa sur la calcite humide et Gil se retrouva, avant d'avoir eu le temps de se rattraper, cinq mètres plus bas dans l'obscurité. Son fluopoint était tombée au fond de la faille et lui se trouvait sur un sol d'argile entre les deux parois rocheuses. Etourdi par le choc, il resta quelques instants sans bouger puis sa première réaction fut de porter sa main à son coté droit. Il poussa alors un soupir de soulagement en sentant sous ses doigts la forme arrondie d'un autre fluopoint portatif. Quelle bonne idée d'en avoir pris deux !
En essayant de se relever, Gil ne put retenir un cri. Son bras gauche le faisait souffrir à chaque mouvement. Il se rendit alors compte que durant sa chute sa combinaison s'était déchirée au bras et que les aspérités de calcite de la paroi lui avaient labouré la chair sur plusieurs centimètres. L'endroit où il se trouvait était certes étroit mais confortable. La glaise n'y était pas humide. Gil s'y installa et décida d'y passer la nuit, fatigué des efforts de la journée. Il mélangea pour son diner une partie du cube rouge médicamenteux avec son cube bleu habituel, puis chercha le sommeil.
Le lendemain matin, à son réveil, il se sentait en pleine forme. Sa blessure de la veille était cicatrisée au point qu'on en distinguait à peine la trace. Dommage que cela n'agisse pas sur la combinaison, pensa t'il.
Il rassembla son matériel, puis suivant l'étroit couloir où il était tombé, repris son exploration. Après une prudente escalade, il parvint sur une nouvelle plateforme. La galerie, maintenant plus large était parsemée de petits blocs rocheux de plus en plus nombreux. Arrivé dans une grande salle, Gil s'apprêtait à escalader un éboulis de rochers lorsqu'il s'arrêta étonné. Une source lumineuse intense éclairait le sommet de l'éboulis !
D'où pouvait provenir toute cette lumière ? Allait t'il arriver cette fois ci dans un autre monde ? Allait t'il enfin savoir ?
Arrivé en haut de l'éboulis, son étonnement n'en fût que plus grand. Il se trouvait dans une vaste salle, éblouissante de clarté. La lumière semblait venir d'une ouverture bleutée dans une paroi de cette salle. Habitué à la luminosité des fluopoints, Gil ne pouvait que difficilement supporter cette intense lumière. Plusieurs minutes furent nécessaires pour que ses yeux s'étant adaptés, il soit en mesure d'observer autour de lui.
A gauche de l'éboulis dans la paroi, se trouvait une petite niche identique à celle du bas de la cascade. Elle aussi était éclairée par deux fluopoints latéraux dont on ne distinguait qu'à peine la présence tant l'éclairage de la salle était intense. Gil plaça sa troisième dose radioactive et attendit le résultat. Dix secondes plus tard une porte s'ouvrit dans le rocher, une porte donnant sur un couloir d'acier de vaste dimension. Gil cependant n'y pénétra pas. Il retira sa source, la replaça dans sa gaine de plomb et aussitôt la porte se referma doucement en s'encastrant si bien dans la paroi qu'il était très difficile d'en détecter la présence. Gil voulait, avant de continuer son exploration, voir de plus près cette intense source lumineuse bleue dans la paroi.
Il n'eut que trente mètres à faire pour parvenir à l'ouverture en question, où la plus grande surprise de toute sa vie l'attendait. Celle ci était bien la porte d'un « AUTRE MONDE », un monde si différent de la Bruge que Gil, apeuré, resta longtemps sur le seuil avant d'oser y pénétrer. Toute cette lumière semblait provenir d'un énorme fluopoint si puissant qu'on ne pouvait l'observer sans être ébloui. Il était suspendu à une immense voûte toute bleue, si haute qu'il était difficile d'en évaluer la distance. Il en était de même pour les dimensions de, cette salle dont on ne voyait pas les parois autres que celle où se trouvait la porte.
Le décor de ce monde n'avait rien de commun avec celui de la Bruge. Le sol et la paroi étaient recouverts d'étranges tiges en forme de stalagmites, de consistance rappelant un peu la cellulose de certains papiers fabriqués par Robbie. Au fond de la salle bleue, un ruisseau, beaucoup plus large que celui de la Bruge, coulait paisiblement. Un petit courant d'air fit se balancer doucement ces touffes de cellulose verte. Le spectacle de ces masses ondulantes était agréable à regarder. En fait, c''était surtout de l'immense variété des couleurs qui surprenait Gil : bleu de la voûte, vert des touffes, jaune des rochers, brun du sol... Qui a put réaliser un monde pareil ? Un grand nombre de « Robbie » probablement vu la taille des lieux !
Une heure après, Gil osait s'aventurer dans ce nouveau monde. Une petite crainte intérieure, qu'il n'avait pas connue dans les salles et galeries précédemment parcourues, subsistait. Tout était si différent ! Il ne s'éloigna que de quelques mètres de la porte, prêt à la franchir en cas de danger. Les touffes de quelques centimètres étaient souples et douces au toucher. Certaines même possédaient des tiges légèrement plus hautes, terminées par de jolies couronnes blanches et jaunes. Gil en coupa une et la mit dans une de ses poches intérieures. Elle serait le témoin de ce nouveau monde pour ses camarades et Robbie lorsqu'il la leur montrerait.
Soudain Gil fit un saut de côté. Quelque chose bougeait sur le sol. Quelque chose de très petit avançait dans sa direction, plus petit même qu'une goutte d'eau, noir, s'aidant de ses six minuscules jambes, contournant les petits cailloux, escaladant les morceaux de cellulose et ceci relativement vite par rapport à sa dimension.
Etait ¬ce un être de ce nouveau monde ? Sans doute puisque ça se déplaçait et transportait des débris. Le corps de ce petit élément semblait se diviser en trois parties : l'une où se fixaient les jambes, l'autre munie de deux petits fils, la troisième un peu plus allongée vers l'arrière. Pendant dix minutes, Gil le contempla puis eut la surprise d'en voir un second se dirigeant dans le même chemin et aussi affairé que semblait le premier. Comme ces êtres sont étrange, pensa t'il.
L'inquiétude le gagna. Une si grande salle abritait donc de si petits êtres ? Ce n'était peut-être pas là que vivaient ceux qu'il aurait voulu rencontrer, ceux qui semblaient être fait comme lui et qui étaient venus le soigner.
Gil décida d'aller visiter le couloir de métal qu'il avait découvert auparavant. Celui-ci l'amènerait peut-être vers ce qu'il cherchait. Pénétrant dans la salle, il fut surpris de voir que l'ombre due à l'intense fluopoint, fixé sur la voûte bleue, s'était déplacée. Non, il ne se trompait pas. L'endroit où il s'était accroupi quelques heures plus tôt, pour observer à son aise ce nouveau monde, était maintenant éclairé. Il était pourtant certain de s'être mis à l'ombre car la lumière trop vive sinon l'aurait blessé. Le fluopoint très lumineux se déplaçait donc !
Quel monde étrange !
Quand il raconterait cela à Nadège, jamais elle ne pourrait l'imaginer. A l'horloge interne de sa combinaison thermoplastique, il remarqua que la journée était bien avancée. Il consomma son cube puis : décida d'explorer le couloir de métal.

